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Cartes blanches
Notre sélection
Discours du Général de Gaulle le 4 juin...
Archipop
1958
Yves FERARY
Discours du Général de Gaulle le 4 juin 1958 au Forum d'Alger
Notre sélection
Terre tunisienne
Ciné-Archives, fonds audiovisuel du PCF et du mouvement ouvrier
1951
Jean-Jacques Sirikis, Raymond Vogel
Terre tunisienne
Notre sélection
La fabrique des contre-récits
Centre audiovisuel Simone de Beauvoir
2021
Obolo Pascale
La fabrique des contre-récits
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Algérie
CICLIC Centre-Val de Loire
1962
Michel Gauvin
Algérie
Notre sélection
Agriculteurs à Bambey au Sénégal et en ...
Cinéam - Mémoire filmique d'Île de France
1963
Jean NOLLE
Agriculteurs à Bambey au Sénégal et en Ouganda
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Indépendance Côte d'Ivoire
Normandie Images
1960
Louise Marcelin
Indépendance Côte d'Ivoire
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Fête et fleurs malgache
Cinémathèque de Bretagne
1961
Claude Durand-Pinborgne
Fête et fleurs malgache
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De Gaulle 1958
Cinémathèque de Saint-Etienne
1958
M. SOULIER
De Gaulle 1958
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Célébration de l'Indépendance de ...
Cinémathèque des Pays de Savoie et de l'Ain
1962
Jean Kohler
Célébration de l'Indépendance de l'Algérie à Tlemcen
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Défilé d'indépendance du 14 octobre ...
Image'Est - Pôle régional de l'image en Grand Est
1958
MARCELET-GALLINAUD, Jack
Défilé d'indépendance du 14 octobre 1958 à Tamatave (Madagascar)
Notre sélection
Saïgon - Angkor
MIRA
1963
Robert Heydler
Saïgon - Angkor

Carte blanche ”La décolonisation dans les collections d'archives des cinémathèques de films et vidéos amateur·es et militant·es du réseau Diazinteregio”.

Françoise Vergès, autrice, militante féministe décoloniale, curatrice inépendante, Senior Fellow Researcher, Sarah Parker Centre for the Study of Racism and Racialization, UCL, Londres (https://francoiseverges.com)

J’étais curieuse de visionner une quinzaine de films entre 1954 et 2021 choisis par le réseau Diazinteregio à la suite de son invitation à une carte blanche autour de « La décolonisation dans les collections d'archives des cinémathèques de films et vidéos amateur·es et militant·es des membres du réseau ». Des films sur ce processus historique et inachevé comme on le voit à la lumière des luttes décoloniales actuelles ! Car « La décolonisation est un processus historique », comme l’écrivait Frantz Fanon en 1961, alertant déjà sur les trahisons inévitables de la bourgeoisie nationale, les défis et les obstacles que poserait l’indépendance mais en insistant, aussi, sur les espoirs qu’elle portait. L’indépendance ne signe pas la fin de la colonisation. À peine proclamée, les peuples doivent faire face aux entraves de leur développement autonome qu’organisent les forces impérialistes, imposant sanctions, programmes d’austérité, prix des matières premières, sabotant, divisant, corrompant, fomentant assassinats et coups d’état afin de préserver un ordre du monde où leurs intérêts font loi. J’ai aussi visionné ces films avec un intérêt personnel, car mon pays, La Réunion, n’est pas décolonisé, il est, comme plusieurs territoires dits d’outre-mer, toujours sous domination française. Comment, à l’heure où j’écris ces lignes, ne pas évoquer les luttes contre la colonisation d’extraction et d’extermination en Palestine, au Congo, au Soudan. Ces films constituent un rappel nécessaire et urgent.

Parmi les films sélectionnés, un seul est contemporain, La fabrique des contre-récits, Pascale Obolo, 2021. Il explore une lutte décoloniale actuelle, celle de femmes noires artistes qui s’interrogent sur leur place dans le monde des arts et sur la représentation artistique du monde noir et des femmes noires. Quatre concernent l’Algérie—Célébration de l'indépendance de l'Algérie à Tlemcen, Jean Kohler, 1962, De Gaulle, Forum d’Alger 4 juin 1958, Yves Ferary, Algérie, Michel Gauvin, 1962, et Guerre d’Algérie, anonyme, 1958. Un est sur un rassemblement du PCF en France 1er mai 1954, Rassemblement dans la clairière de Reuilly, anonyme, 1954 ; deux se passent au Vietnam Saïgon - Angkor, Robert Heydler, 1963 et Alerte à Hanoï, Gérard Guillaume, mai 1972 ; un se déroule au Tchad, Fêtes d’indépendance du Tchad à Fort Lamy, Edmond Caure, 1969 ; un en Angola, Guerre du peuple en Angola, Collectif Unicité et Marcel Trillat, 1975 ; deux à Madagascar—Défilé d'indépendance du 14 octobre 1958 à Tamatave, Jack Marcelet Gallinaud, 1958 et Fête et fleurs malgaches, Claude Durand-Pinborgne, 1961 ; un sur la vie paysanne en Afrique—Agriculteurs à Bambey, Sénégal et en Ouganda, Jean Nolle, 1963 ; un se déroule en Tunisie, Terre Tunisienne, Jean-Jacques Sirkis, Raymond Vogel, 1951 ; et deux concernant la Côte d’Ivoire, Indépendance Côte d’Ivoire, Louise Marcelin, 1960, et De Gaulle 1958, M. Soulier, 1958.

Parmi ces quinze films, il y a des films clairement militants, c’est-à-dire de parti-pris - De Gaulle, Forum d’Alger 4 juin 1958, Yves Ferary (manifestation pour l’Algérie française), Guerre du peuple en Angola, Collectif Unicité et Marcel Trillat, 1975, Guerre d’Algérie, anonyme, 1958, Alerte à Hanoï, Gérard Guillaume, mai 1972, Terre Tunisienne, Jean-Jacques Sirkis, Raymond Vogel, 1951 et La fabrique des contre-récits, Pascale Obolo, 2021. Un film sur un rassemblement communiste en France, dont il m’a été difficile de deviner le sujet, 1er mai 1954, Rassemblement dans la clairière de Reuilly, anonyme, 1954.

Et toute une série de films sur le moment de l’indépendance. Des films où des images de défilé pour la fête de l’indépendance côtoient des images qui appartiennent au monde intime, personnel ou familial de l’amateur.e qui filme, par exemple images de fleurs, d’animaux ou de vie (post)coloniale dans Défilé d'indépendance du 14 octobre 1958 à Tamatave, Jack Marcelet Gallinaud, 1958 et Fête et fleurs malgaches, Claude Durand-Pinborgne, 1961. Ou bien, tout simplement, des images de défilés officiels : Fêtes d’indépendance du Tchad à Fort Lamy, Edmond Caure, 1969, où des cavaliers, en grande tenue, montés sur chevaux et chameaux richement décorés, avancent ainsi que des groupes de musiciens, des femmes qui dansent. Dans Indépendance Côte d’Ivoire, Louise Marcelin, 1960 se succèdent des groupes de danseurs, des motards, des jeeps et camions militaires, des troupes d’infanterie en short et hautes chaussettes, des jeunes filles et des jeunes garçons défilant dans la même tenue civile ou en uniforme sportif, des femmes habillées de la même robe et des hommes habillés du même costume, des étals d’artisanat avec objets en ivoire, paniers, tissus, bijoux, des chantiers d’habitation, des jardins, des colons en short, des animaux en cage ou enchaînés, des singes enchainés ou en cage. Un album personnel où la célébration des images de l’indépendance sont placées au même plan que celles du monde français. 

Le plus étonnant de ces films a été pour moi, De Gaulle 1958, M. Soulier, 1958. Je suppose qu’il s’agit du voyage de De Gaulle en août 1958 à Abidjan. Deux mois auparavant, le 3 juin, il a obtenu les pleins pouvoirs en vue de l’élaboration d'une nouvelle Constitution, qui sera soumise au référendum populaire le 28 septembre. Le 21 décembre 1958, il sera élu premier président de la Ve République. On est en pleine guerre de libération du peuple algérien, il lutte depuis 6 ans face aux armées françaises. De Gaulle va défendre à Abidjan la future communauté franco-africaine, à laquelle Sékou Touré opposera un refus net et clair. On est donc dans un moment charnière pendant lequel l’État français, pour contenir l’opposition africaine à la guerre coloniale, propose à ses anciennes colonies en Afrique de passer du statut colonial à ce qui va être connu sous le nom de Françafrique, et que Kwame N’Krumah appellera néocolonialisme. Le film montre l’arrivée de de Gaulle à Abidjan, les banderoles « Vive la France » « Vive le général de Gaulle » l’accueillent. Il traverse les rues de la ville debout dans une voiture décapotable et est suivi d’un défilé de voitures officielles et de troupes militaires au pas. On passe ensuite à des images de chantiers, de jardins, d’avions qui atterrissent, de gens qui en débarquent, d’une famille ivoirienne, de femmes blanches à la plage, d’hommes blancs en voiture, d’un navire et d’hommes blancs sur le quai, un train, une femme blanche dans sa véranda, des routes, une voie de chemin de fer, un pont, un homme noir sur des échasses, des drapeaux français et ivoiriens. Étonnant non pas pour ce que le film montre, et on devine facilement que De Gaulle n’est pas en train de fêter une décolonisation, mais pour ce qu’il ne montre pas : la reconstruction d’un empire français (post)colonial.

Images de liesse et d’espoir

Les images de foules en liesse fêtant l’indépendance de l’Algérie, Algérie, Michel Gauvin, 1962, Célébration de l'indépendance de l'Algérie à Tlemcen, Jean Kohler, 1962, celles de foules accueillant avec joie et ferveur des dirigeants du MPLA en Angola, Guerre du peuple en Angola, Collectif Unicité et Marcel Trillat, 1975, et enfin, celles des visages calmes et souriants des habitant.es de Hanoï en 1972 alors que des avions étasuniens bombardent la ville, Alerte à Hanoï, Gérard Guillaume, mai 1972, nous rappellent l‘importance de ce moment fondateur, la liberté enfin conquise, l’espoir immense que soulève la victoire sur la colonisation. Rappel nécessaire, notamment en France, où le récit officiel aime insister sur les difficultés, les promesses trahies sans rappeler ses responsabilités dans ces difficultés.

L’énergie qui se dégage des foules qui dansent, la beauté des visages souriants, témoignent que les luttes sont source de joie et d’allégresse, renforcées par le souvenir des duretés, des difficultés et des sacrifices. Ce pour quoi on a combattu, ce but pour lequel on s’était préparé.e à mourir, est enfin là, tangible. On fête la libération enfin obtenue. On se tient prêt.e pour celle qui va inévitablement advenir. Enfin l’indépendance, enfin le départ des colons, enfin la liberté ! Cette joie est si belle à voir. Quand dans Célébration de l'indépendance de l'Algérie à Tlemcen, Jean Kohler, 1962, on voit surgir au bout d’une rue, un camion portant le drapeau algérien et des garçons, hommes, soldats éperdus de joie, des femmes et des hommes jouant de la musique et dansant dans les rues, des banderoles « Algérie indépendante », « FLN oui », « Gloire à nos martyrs » « l’ALN résolu à poursuivre la révolution », ces images d’allégresse contrastent, de manière significative, avec ce qui a précédé—images de montagnes, de villages, de marchés, ou de la mer en Kabylie, une image de paisible et de temps suspendu. À la fin du film, les images de camions remplis de soldats français arrivant dans un port, leur embarquement, le drapeau français qui flotte sur le bateau qui les ramène dans leur pays et s’éloigne de la côte qu’ils, debout sur le pont, regardent, signent une fin. La fin du régime colonial. Ces soldats, qui ne voient pas l’allégresse qui salue leur départ, ont été les témoins d’une guerre coloniale cruelle et brutale menée par leurs gouvernements. Quels souvenirs emportent-ils ? Pourquoi vont-ils si longtemps se taire sur ce qu’ils ont vu, les villages brûlés, les enfumades, les viols, les assassinats ? Ces questions me sont immédiatement venues à l’esprit.

Dans Alerte à Hanoï, Gérard Guillaume, mai 1972, c’est le calme des habitant.es qui impressionne. Une alerte les fait se glisser sans panique dans des abris personnels creusés dans les trottoirs. Iels sortent la tête pour voir où en est la défense anti-aérienne. D’un côté, des avions étasuniens qui lâchent des bombes du haut du ciel, de l’autre, une population imperturbable, déterminée. L’alerte passée, iels reprennent sans hâte leurs activités, avec cette fermeté que donne l’assurance que la cause pour laquelle on se bat, est bonne et juste, et que donc, la victoire viendra. L’impérialisme étasunien, implacable dans sa volonté de détruire le Vietnam et d’asservir le peuple vietnamien, est traité comme il se doit, on ne sous-estime pas sa volonté mais on ne lui donne pas l’avantage.

Dans Guerre du peuple en Angola, Collectif Unicité et Marcel Trillat, 1975, la joie et l’allégresse sont entachées par la guerre qui se poursuit. Plus de dix ans ont passé depuis l’indépendance de l’Algérie, et si le mouvement des indépendances ne peut plus être stoppé, le choix du socialisme par de nombreux nouveaux États-Nations est perçu comme un danger par les Occidentaux. Au terme de treize années de lutte armée, lorsque le Mouvement populaire de libération de l’Angola (Movimento Popular de Libertação de Angola MPLA) proclame l’indépendance le 11 novembre 1975, la perception par l’Occident que c’est un gouvernement qui menace ses intérêts qui s’installe, l’encourage à fomenter une guerre et à armer deux mouvements, le Front national de libération de l’Angola (FNLA) hébergé par Mobutu et soutenu par les USA et l’État d’Israël et l’Union nationale pour l’indépendance de l’Angola (UNITA), soutenue par le régime d’apartheid sud-africain. Les réalisateurs interviewent un leader du FLNA, et font surtout parler des témoins qui dénoncent les exactions du FLNA et de l’UNITA, dont le seul langage est la terreur. Des soldats portugais, encore présents dans les villes, restent le plus souvent passifs devant les crimes du FLNA et de l’UNITA. 500 000 colons attendent d’être rapatriés par pont aérien au Portugal, où de jeunes officiers ont chassé le dictateur fasciste Salazar et déclenché depuis le 25 avril 1974, la Révolution des œillets. Comme les colons belges au Congo, comme les colons français en Algérie et à Madagascar, les colons portugais ont fait en sorte qu’il n’y ait aucune formation de techniciens et d’experts locaux, ni d’écoles, d’hôpitaux, ou d’universités en nombre suffisant. Seules l’exploitation, la dépossession et l’extraction les intéressent. Les colons s’étaient armés en chantant, « L’Angola est à nous ! », leur racisme s’exprimait quotidiennement, et voilà qu’iels doivent partir. Alors iels sabotent les usines, détruisent les machines, immobilisent le port. À Luanda, un ouvrier parle avec clarté de la nécessité de l’autonomie ouvrière et, dans un quartier populaire, une jeune femme noire s’empare d’un micro et s’écrie « Ils (les colons) sont tous comme des puces à se nourrir de notre sang, de notre sueur, et maintenant, ils s‘enfuient lâchement comme des esclaves entassés dans leurs avions. Allez-vous-en, les blancs !... Vous nous avez fait assez de mal. », et voyant une femme blanche, elle s’adresse à elle en portugais, « C’est vrai ce que je dis ma fille... On nous bouffe comme des animaux. »

Tant de souffrances, tant de morts, qui auraient pu être épargnées. Guerre d’Algérie, anonyme, 1958 est donc un rappel nécessaire. Y défilent sans commentaires, des images de manifestations d’Algérien.nes dans les rues d’Alger, de femmes voilées dans la Casbah, portant des banderoles réclamant en arabe l’indépendance, des images d’arrestations par des soldats français, de camps de regroupement, de prisonniers torturés, de cadavres, et ces images d’un prisonnier, encadré de deux harkis, qui hurle, dont le corps est secoué de douleurs. Puis de manifestations à Paris, « 28 mai, le peuple riposte » « Vive la République », « Le fascisme ne passera pas » « Paix en Algérie », des charges de CRS, le coup des généraux à Alger, des images de soldats, de CRS, de l’OAS, de paras, de manifestation de pieds-noirs et l’enterrement des morts de Charonne avec une foule immense. Un conflit meurtrier, des forces qui s’affrontent, celle d’un État colonial avec aviation, tanks, police, armées, contre celle d’un peuple qui veut son indépendance. En filigrane, tout ce qu’une lutte anticoloniale demande : s’engager, surmonter la peur, faire preuve de solidarité.

Un autre parti-pris est celui de, De Gaulle, Forum d’Alger 4 juin 1958, Yves Ferary qui montre la foule immense qui se presse sur le Forum d’Alger couvert de drapeaux français, ou sur les toits des immeubles qui l’entourent, attendant l’arrivée de De Gaulle. À cette foule, où se mêlent parachutistes, colons, et administrateurs de l’État, De Gaulle dira « Je vous ai compris » que les colons entendent comme un soutien à l’Algérie française, alors que De Gaulle envisage de négocier. De ce malentendu naîtra une colère et le coup des généraux pro Algérie française que l’on voit dans Guerre d’Algérie, anonyme, 1958.

Un passage pacifié

Avec Défilé d'indépendance du 14 octobre 1958 à Tamatave, Jack Marcelet Gallinaud, 1958, nous assistons à un passage pacifique du régime colonial à l’indépendance, un référendum ayant confirmé l’adhésion de l’île à la Communauté française, c’est une indépendance pas tout à fait souveraine qui est proclamée. Les fantômes de l’insurrection de 1947, écrasée dans le sang, sont ignorés. Un parfum de Françafrique flotte, des officiels français sont à la tribune, et l’armée malgache formée par l’armée française défile. Pas d’images de liesse, mais celles d’une célébration sage avec des enfants en uniforme marchant au pas. Les gendarmes français portent des shorts kaki au genou et de longues chaussettes blanches, et des images de la campagne, de papillons, de familles de colons faisant du ski nautique, de femmes colons au marché, de femmes malgaches vendant des fleurs, donnent une image paisible de la fin du colonialisme. Dans Fête et fleurs malgaches, 1961, Claude Durand-Prinborgne, dont j’apprends, en allant sur le site de la Cinémathèque de Bretagne, qu’il a réalisé, alors qu’il était détaché comme enseignant sur l’île post-indépendance, six documentaires courts sur l’île entre 1961 et 1962, filme la fête nationale à Antanarivo, la capitale. Pour comprendre l’écart entre le défilé du 14 octobre 1958 et la fête nationale de 1961, il faut savoir qu’entre 1958 et 1961, la France a continué de diriger la politique étrangère, la défense et l'économie de l'île, et a directement géré l’extraction de ses matières premières stratégiques. Ce n’est que le 26 juin 1960, après la dissolution de la Communauté, que Madagascar obtient sa pleine indépendance. Michel Debré, adversaire résolu de l’indépendance algérienne, Jacques Foccard, grand maître de la Françafrique, et de nombreux militaires haut-gradés français, assistent à cette proclamation. L’opposition sous le leadership de l'AKFM, n’a pas été conviée. C’est la première fête nationale, qui se déroule donc en 1961, que Durand-Prinborgne filme. Aucun des antagonismes du moment néocolonial n’est abordé. Durand-Prinborgne nous montre des troupes de musiciens qui se succèdent, des femmes et des hommes qui chantent et dansent, un défilé militaire, avec avions, jeeps, anciens combattants et tribune des officiels. Ces deux films sur Madagascar, l’un sur le défilé de l’indépendance le 14 octobre 1958, l’autre sur la fête nationale en 1961, représentent à la fois un témoignage visuel et un effacement politique. Témoignage visuel car les images sur cette île manquent, effacement politique car tout est lissé, le contexte historique effacé. Tout semble aller de soi. Certes, ni Marcelet-Gallinaud qui a filmé en 1958, ni Durand-Prinborgne, n’avaient l'intention de réaliser des documentaires historiques, mais ils ne voient, comme Français même sans être des colons fanatiques, que ce qu’ils peuvent voir. Ils filment à plat, avec un regard neutre. Ils nous livrent les seules images qu’ils peuvent filmer où se mêlent fleurs, paysages, animaux, soldats, drapeaux, colonisé.es, femmes blanches, et papillons. Ces images sont des archives du regard blanc paternaliste en colonie.

Terre Tunisienne, Jean-Jacques Sirkis, Raymond Vogel, 1951, est une charge sans concession contre le colonialisme français en Tunisie. Ses images illustrent la brutalité du colonialisme, et la misère. Le ton vibrant de colère de la voix-off est accusateur, tranchant. On nous montre un Monseigneur qui est propriétaire de grands vignobles, un Résident-général qui déclare que la richesse spirituelle et la civilisation de la France ne peuvent qu’apporter leurs bienfaits. Mais sur ces discours, défilent des images de pauvreté, de mendiants, de taudis, d’enfants en loques qui travaillent. Les colons célèbrent Jules Ferry, le colonisateur-éducateur, alors que seulement 9% des enfants vont à l’école, dont la majorité sont des enfants des villes et des classes aisées. De la vie laborieuse et collective des paysan.nes, il ne reste rien, disent les auteurs. Les colons volent leur terre, les chassent ; errant sur des ânes ou chameaux, les paysan.nes s’installent sur des terres pauvres. Les grèves sont réprimées dans le sang, la répression est féroce. Vivant dans des bidonvilles et même dans des grottes, sans eau, ni électricité, travaillant dans des mines de sel rongeant les chairs, mourant de faim dans les rues de Tunis, le peuple tunisien s’organise contre le colonialisme français. Ce film militant, réalisé en pleine guerre d’Indochine, et qui fut initié par quatre jeunes communistes tunisiens, n’a pas perdu de sa force. Dans Agriculteurs à Bambey, Sénégal et en Ouganda, 1963, Jean Nolle, filme le monde paysan, les champs labourés, les tracteurs, des machines tirées par des vaches, ce qui continue après l’indépendance, le travail de la terre, nourrir la jeune nation.

Avec La fabrique des contre-récits, Pascale Obolo, 2021, nous écoutons de jeunes artistes femmes noires qui décrivent et expliquent ce que signifie être une femme noire dans une école d’art et devenir une artiste. Elles décrivent les mécanismes du racisme structurel qui n’épargne pas le monde des arts, qui se voit cependant comme ouvert aux différences. C’est notamment à cause de ce discours d’ouverture à la diversité et à la différence que le racisme, qui s’exprime soit ouvertement, soit de manière insidieuse, est difficile à dénoncer. Les femmes noires sont accusées par l’institution de manquer d’ouverture d’esprit, ou d’être « identitaires », ou de voir du racisme partout. Il s’agit dès lors de fabriquer des contre-récits, des contre-images. Avec ce film, Pascale Obolo contribue à la décolonisation des écoles et des institutions artistiques, en dénonçant le art-washing, la fragilité blanche et les hiérarchies sociales et raciales. Elle montre qu’une politique d’inclusion qui ne s’attaque pas aux fondements du racisme ne contribue pas à la décolonisation, que bien au contraire, elle neutralise les conflits et fait de la pratique artistique une affaire essentiellement individualiste.   

En visionnant ces films, je n’ai cessé de penser à Gaza, au Congo, au Soudan, aux politiques d’austérité et de mort, aux monopoles imposés, aux fascismes qui montent à l’asymétrie économique structurelle qui persiste, à toutes les politiques dont le but est d’entraver l’indépendance. Mais j’ai surtout pensé à l’incroyable puissance d’agir qui anime les peuples, les femmes noires, les femmes racisées, et qui font obstacle, obstinément, courageusement, à la colonisation du monde.

Films visionnés :
Angola :
- Guerre du peuple en Angola, Collectif Unicité et Marcel Trillat, 1975

Madagascar
Défilé d'indépendance du 14 octobre 1958 à Tamatave, Jack Marcelet Gallinaud, 1958
Fête et fleurs malgaches, Claude Durand-Prinborgne, 1961

Algérie :
Célébration de l'indépendance de l'Algérie à Tlemcen, Jean Kohler, 1962
1er mai 1954, Rassemblement dans la clairière de Reuilly, anonyme, 1954
Guerre d’Algérie, anonyme, 1958
De Gaulle, Forum d’Alger 4 juin 1958, Yves Ferary
Algérie, Michel Gauvin, 1962

Tchad :
Fêtes d’indépendance du Tchad à Fort Lamy, Edmond Caure, 1969

Tunisie : 
Terre Tunisienne, Jean-Jacques Sirkis, Raymond Vogel, 1951

Vietnam : 
Alerte à Hanoï, Gérard Guillaume, mai 1972
Saïgon - Angkor, Robert Heydler, 1963

Côte d’Ivoire : 
Indépendance Côte d’Ivoire, Louise Marcelin, 1960
De Gaulle 1958, M. Soulier, 1958

Autre : 
Agriculteurs à Bambey, Sénégal et en Ouganda, 1963

Décoloniser les arts : 
La fabrique des contre-récits, Pascale Obolo, 2021

Diaz Interegio

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